David DALLOIS

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

La funeste tentation du protectionnisme

douanes.jpgAu mois d’avril, l'économie française a enregistré un record peu glorieux : Un déficit commercial de plus de 7 milliards d'euros. Sur les 12 derniers mois, le déficit cumulé plonge à 61,27 milliards d’euros.

Ce chiffre, qui mesure la différence entre ce que la France vend et achète à l'étranger, traduit une tendance inquiétante.

Bien sûr, la tentation est grande de préserver notre économie en fermant nos frontières. Cette approche (II) qui conteste naturellement le bien-fondé du libre-échange (I), n’est cependant ni fondée ni une solution (III). Le mal profond dont souffre notre économie doit être combattu avec d’autres remèdes (IV).

I - Les principes du libre-échange

  • La théorie du libre-échange se fonde sur l’œuvre de l’économiste du XIXème siècle David Ricardo. Elle s’appuie sur deux concepts :

- La spécialisation internationale ;
- La loi des avantages comparatifs.

Selon lui, chaque nation a intérêt à se spécialiser dans les activités pour lesquelles elle dispose d’avantages relatifs sur les autres pays. Ensuite, les échanges entre ceux-ci doivent être libres (sans contraintes juridiques, quotas, droits de douane, etc…) afin que chaque nation puisse vendre les produits de sa spécialisation et importer les produits qu’elle ne fabrique plus. Dans cette optique, les échanges internationaux gonflent le volume du commerce international, ce qui engendre un accroissement de la production et favorise la prospérité générale.

  • Dans son exemple célèbre, David Ricardo prend le cas de l’Angleterre et du Portugal qui produisent du vin et du drap aux conditions suivantes :

Ricardo On constate que pour le drap et le vin, le Portugal est plus compétitif que l’Angleterre. Inversement, ce pays ne possède donc pas d’avantage absolu. Pourtant, David Ricardo considère qu’il a intérêt à se spécialiser dans la production de drap. Pourquoi ?

Un Portugais qui possède 100 litres de vin peut avoir en échanges 88,8 mètres (80/90 x 100) de draps au Portugal. S’il fait l’échange en Angleterre, il peut en avoir 120 mètres (120/100 x 100). Le Portugais a donc intérêt à produire du vin et à l’échanger contre du drap en Angleterre.

Un Anglais qui possède 100 mètres de tissu pourra obtenir 83,3 litres (100/120 X 100) de vin en Angleterre. S’il fait l’échange au Portugal, il peut en avoir 112,5 litres (90/80 X 100 litres). L’Anglais a donc intérêt à produire du drap et à l’échanger contre du vin au Portugal.

Selon, cette école de pensée, chaque pays a intérêt à se spécialiser dans les productions pour lesquelles il possède l’avantage le plus grand. Ceci permet à un pays d’obtenir une quantité de produits supérieure à ce qu’il pourrait produire par lui-même. Tout pays a intérêt à être libre-échangiste dans la mesure où chacun trouve avantage aux échanges. Vu sous cet angle, le libre-échange est donc toujours favorable.


  • Frédéric Bastiat, dans son ouvrage « Sophismes économiques » démontera de nombreux raisonnements économiques erronés, dont notamment le protectionnisme. En voici un extrait :

Prenons l’hypothèse qu’il se consomme en France 10 millions de chapeaux dont le prix de revient était de 15 francs, ce qui offre à l’industrie 150 millions.
(Si) une machine est inventée qui permet de donner les chapeaux à 10 francs ...
(Ou, autre hypothèse : Si) l’étranger envahit notre marché en nous fournissant les chapeaux à 10 francs ...
(La différence de 5 francs) servira à satisfaire d’autres besoins.
Avec ces 5 francs, Jean achètera une paire de souliers, Jacques un livre, Jérôme un meuble, etc.
Le travail continuera d’être encouragé jusqu’à concurrence de 150 millions, mais cette somme donnera le même nombre de chapeaux qu’auparavant, plus toutes les satisfactions correspondant aux 50 millions que la machine ou l’importation aura épargnés.

Frédéric Bastiat mettait particulièrement l’accent sur le gain réalisé par le consommateur grâce à l’acquisition d’un produit étranger moins cher. Gain qui procure directement un pouvoir d’achat supplémentaire qui se retrouve tôt ou tard dans l’économie nationale.

Pour autant, dans le passé, le protectionnisme fut la règle et le libre-échange l’exception. La France, en particulier, a souvent été rétive au commerce international (à l’inverse notamment de la Grande-Bretagne).


II - Les arguments des protectionnistes

Parfois, et les médias relayent l’information à l’excès et à l’envi, une entreprise est contrainte de fermer ses portes ou de délocaliser à cause de la concurrence. Contre la « mondialisation libérale », de nombreuses personnalités politiques, économiques et syndicales évoquent les distorsions de concurrence en terme sociale, fiscale ou écologique.

Avec des mots et des approches différentes, les opposants au libre-échange dressent un constat souvent accablant.

  • Liaisons Sociales Magazine (n°80 – Mars 2007) titrait « la menace d’une France sans usines ». Avec 3,3 millions d’emplois industriels directs, la France a perdu près de 2 millions d’emplois dans ce secteur en trente ans. Aux yeux de nombreux observateurs, l’industrie subit une sérieuse dégradation de sa performance économique par rapport aux concurrents étrangers.

chute de l'emploi
La note de conjoncture de l’industrie française du 21 septembre 2010 présentée par le Groupe des Industries Françaises abondait dans ce sens :

Le rebond allemand est plus vif qu’en France. La récession y avait également été plus prononcée.
Le point préoccupant : l’écart de performances à l’exportation se creuse à nouveau.
Il se traduit par un recul relatif de l’industrie française, à la fois en termes de niveau d’activité et de résultats d’exploitation.


  • Le prix Nobel 1988 de l’économie, Maurice Allais, dans un entretien accordé au journal Fakir au printemps 2009 indiquait que l’idéologie « libre-échangiste mondialiste » avait fait d’innombrables victimes dans le monde entier. Pour lui, la mondialisation des échanges, entre des pays ayant des niveaux de salaires très différents, entraîne dans les pays développés comme dans les pays sous-développés, chômage, réduction de la croissance, inégalités, misères de toutes sortes.

A ses yeux, la cause de cette situation est la libéralisation des échanges extérieurs par la Commission de Bruxelles car plus les minima de salaires sont élevés, et plus les importations en provenance des pays à bas salaires sont favorisées. Cette compétition dans un monde de libre-échange ne peut qu’entraîner, inexorablement, dans les pays développés, un nivellement des salaires vers le bas et une explosion du sous-emploi.

  • En outre, les détracteurs du libre-échange lui reprochent :
Le problème des industries naissantes :

L’ouverture des frontières peut effectivement être un facteur de croissance… à condition que les firmes nationales ne soient pas d’emblée dévorées par la concurrence. Les tenants du protectionnisme remarquent que de nombreux pays (par exemple le Japon) ont utilisé temporairement les instruments de la politique protectionniste pour favoriser l’essor d’activités qui ne pouvait soutenir la concurrence des entreprises étrangères. Du reste, aux Etats-Unis dans les années 1860, le Nord était protectionniste (pour protéger et développer son industrie) et le Sud était libre-échangiste (pour écouler son coton).

Le problème de la spécialisation :

Un pays a surtout intérêt à se spécialiser sur des secteurs porteurs. Cela nécessite une économie très flexible et des capitaux. Les pays en développement sont souvent privés de l’un et de l’autre.

Les distorsions de concurrence :

Certains n’hésitent pas à parler de dumping social ou fiscal pour illustrer que les conditions de production sont parfois sans commune mesure d’un pays à l’autre. Le repreneur de la marque Armor-Lux, Jean-Guy Le Floch, tempêtait en novembre 2010 « en acceptant en 2005, d’ouvrir entièrement ses portes aux importations, l’Union Européenne s’est exposée à une véritable déferlante de produits asiatiques à bas coûts ».

  • Une autre démarche consiste à promouvoir la Production Française (autrefois « Made In France ». Aujourd’hui « Origine France Garantie ») dans un élan de patriotisme économique. Ce label a même eu les honneurs de Bercy et du ministère de l’Industrie à l’automne 2010. Cette démarche part d’un bon sentiment mais procède d’un raisonnement économique pas forcément exact, ce qui n’est pas sans danger sur le long terme.

Outre qu’elle se heurte à un problème de définition (qu’est-ce exactement un produit Français ?), a minima, cette politique imposerait de déterminer les objectifs que l’on poursuit : accroître nos exportations ? Créer des emplois ? Consommer « Français » ? Proposer aux consommateurs des produits locaux ? On le voit, ces objectifs -en soit- contradictoires ne peuvent pas être recherchés simultanément.

III – Les risques d’une politique protectionniste

Fort des arguments développés ci-dessus, certains courants politiques n’hésitent pas à prôner l’arrêt ou l’atténuation des principes du libre-échange. Ainsi, le Front National propose d’instaurer des droits de douane et des quotas sur les importations. L’objectif est limpide : Mettre fin à la concurrence déloyale des pays à bas salaires en barricadant les frontières. D’autres courants, d’un bord parfois radicalement opposé (comme celui de Mr Jean-Luc Mélanchon ou dans une moindre mesure celui de Jean-Pierre Chevènement) sont sur une ligne très proche :

Cependant, ce programme se heurte à de nombreuses difficultés :

1 - Sur le plan juridique, l’Organisation Mondiale du Commerce tolère des droits de douane calibrés et justifiés (pour des raisons environnementales), mais elle n’accepte pas des taxes massives frappant certains pays.

2 - Sur le plan diplomatique, les autres pays seraient enclins à prendre des mesures de rétorsion. Ce qui pénaliserait d’autres productions nationales (Industries de pointe, céréales, produits du terroir AOC tels vins et fromages, etc.) Ne perdons pas de vue que les exportations représentent en France près de 28 % du PIB.

3 - Sur le plan économique, il conviendrait de ressusciter des filières industrielles disparues depuis belle lurette. Comment faire ? Avec quels savoir-faire ? Avec quels capitaux ? Trois questions qui demeurent sans réponse …

4 - Sur le plan financier, la relance de productions abandonnées nécessiteraient inévitablement l’intervention des pouvoirs publics. Dans l’état où se trouvent nos finances publiques, ceci ne semble pas raisonnable (Cf. La dette publique et les déficits…du modèle social Français).

5 - Sur le plan social, cela reviendrait à tirer un trait sur les gains de pouvoir d’achat permis par l’importation de produits étrangers. De plus, seule la concurrence oblige les entreprises à veiller à leurs prix de vente. Ce qui in fine profite aux salariés… qui sont également des consommateurs ! Si les lave-linges étaient fabriqués en France, leurs prix seraient tellement élevés que la majorité des ménages ne pourrait se les offrir.

6 - Sur le plan moral, est-il concevable d’interdire aux autres pays de vendre leurs produits chez nous et les condamner ainsi à la pauvreté ? N’oublions pas non plus, que le commerce international a permis à des millions de personnes de sortir de la misère. Même si ce n’est pas encore la panacée, le développement économique est un gage de paix.

Sans ignorer les drames sociaux provoqués par les restructurations, le remède proposé par les protectionnistes est malheureusement illusoire.
Cela étant, acheter des produits étrangers n’a rien de dramatique. Ce qui le serait, ce serait d’être dans l’incapacité de vendre soit même à l’étranger.

Illustration extraite de l'ouvrage Le Naufrage de Bontekoe & autres aventures en Mer de Chine ( 1618 – 1625 ) de Willem Ysbrandtsz BONTEKOE

IV - Que faire ?

Globalement et théoriquement, le libre-échange est toujours gagnant-gagnant. Mais, il exige une économie compétitive, ce qui n’est pas vraiment le cas de la France.

L’économie n’est pas un jeu, aujourd’hui encore moins qu’hier, et demain encore moins qu’aujourd’hui. De toute évidence, notre économie ne pourra se passer d’une thérapie de choc, même si les pouvoirs publics n’ont visiblement pas pris la mesure de ce qui se joue actuellement.

Voici quelques pistes, qui sans prétendre à l’exhaustivité, pourraient être étudiées :

1 - Etre compétitif :

Cela semble une lapalissade, mais être compétitif est indispensable dans un contexte d’économie globalisée. Sans vouloir revenir inutilement sur le passé, tout le monde constatera que ce sujet n’a jamais été un thème majeur des élections présidentielles depuis 30 ans (Cf. les fameux slogans : La force tranquille ; La fracture sociale ; Travailler plus pour gagner plus…).

2 - Investir dans la recherche et le développement :

Dans le domaine de la production automobile, la fabrication proprement dite ne crée guère d’emploi. En revanche, la valeur ajoutée de la conception, de l’innovation et du marketing peut créer des emplois. Mais cela demande du temps et de l’investissement.

Par exemple, Gilles Le Blanc (Professeur à l’Ecole des mines ParisTech) cite l’exemple de SEB : « L’Actifry est une friteuse qui cuit les frites avec une seule cuillère d’huile, vendue entre 150 et 200 euros. Avec 1 million d’exemplaires écoulés en seulement deux ans, c’est un succès incontestable bénéfique en termes d’emploi. Mais il a fallu dix années de Recherche / Développement et d’expérimentation pour élaborer ce produit ».

L’économiste Elie Cohen rappelait récemment que notre effort de recherche reste au niveau très bas de 2 % du PIB. De même, la France consacre seulement 1,1 % de PIB à l’enseignement supérieur (2 % aux Etats-Unis).

3 - Développer nos infrastructures :

Des entreprises performantes ont besoin d’infrastructures modernes tant numériques, que routières, ferroviaires, etc… Saluons le combat acharné de ceux qui œuvre pour le TGV passent dans le Cher. En revanche, songeons que chaque Euro « grillé » par les collectivités territoriales dans le fonctionnement, est autant d’investissement en moins pour notre compétitivité.

4 - Entretenir, adapter et développer et les compétences professionnelles:

Le pendant d’une économie flexible est l’effort de formation qui doit être déployé. Sur ce point, les millions d’Euros dépensés au titre de la Formation Professionnelle sont généralement sous-optimisés. Ce point doit être pris à bras le corps par les organisations patronales et syndicales, les collectivités territoriales et les organismes de formations.

5 - Une politique monétaire adaptée :

Les industriels français sont généralement handicapés par la surévaluation de l’euro. Qu’on le veuille ou non, que la France et la Grèce aient une monnaie 40 % plus forte que la Sillicon Valley ne rime pas à grand chose ! (Cf. L’Euro : de l’espoir pour certain, du scepticisme pour les autres, des efforts pour tous).

6 - Une politique fiscale favorable à l’entreprenariat :

C’est un fait de rappeler que le capitalisme Français manque de…capital. Et sans capital, il ne peut y avoir d’investissement. Et sans investissement, pas de compétitivité. La fiscalité Française doit être davantage incitative et revue de fond en comble (Cf. Vers une (Contre)-Révolution fiscale ?).

7 - Une simplification drastique de notre droit du travail :

Celui-ci est à la fois trop rigide pour les entreprises et finalement peu protecteur pour ceux qui en ont le plus besoin. Pour autant, cette simplification doit aussi être couplée avec une réelle volonté de promouvoir le dialogue social, ce qui n’est pas toujours le cas.

Il est également vrai que la France doit prendre conscience qu’elle n’est pas seule au monde, et qu’elle ne pourra indéfiniment prétendre qu’elle a raison envers et contre tous. Là encore, une révolution culturelle est à engendrer. Le plus curieux, c’est qu’une partie de la classe politique, pourtant prompte à exciper des Droits de l’Homme, n’en a cure !

David Ricardo
Des principes de l’économie politique et de l’impôt. - Londres 1817.

Frédéric Bastiat
Sophismes économiques 1845. - Réédition par ARCTIC

Maurice Allais
La Mondialisation, la destruction des emplois et de la croissance. - Edition Clément Juglar, 2007.

L’Europe en crise. Que faire ? - Edition Clément Juglar, 2005.


Commentaires

1. Le mercredi 3 août 2011, 16:22 par william

Je partage totalement les principes (de bon sens !) exposés dans l'article. Un pays comme la France ne peut s'en sortir que par la recherche et l'innovation. A terme la plupart des métiers peu ou pas qualifiés (excepté pour les emplois captifs) seront exercés dans des pays où le coût du travail est plus faible; donc il faut miser sur les emplois les plus qualifiés (j'ai quand même cru comprendre qu'on manquait d'informaticiens !). Cela posé, j'ai du mal à comprendre pourquoi tant de fruits et légumes proviennent de contrées lointaines, à des prix prohibitifs; il me semble qu'à ce niveau de prix les producteurs français devraient être compétitifs.