David DALLOIS

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Labourage et pastourage ...

Labourage et pastourage sont-ils toujours les deux mamelles de la France ?
La situation des céréales en France et dans le Cher

Grandes Cultures Le 17 juin 2011 Bruno Le Maire, Ministre de l’Agriculture a exposé très clairement le défi qui attend la profession « Eviter que le XXIème siècle ne soit celui de la faim dans le monde ». Selon la FAO, dans les quarante prochaines années il faudra augmenter « la production agricole de 70 % pour nourrir plus de 9 milliards d’habitants ».

Ce n’est pas se payer de mots de dire que le monde entier redécouvre que l’agriculture demeure un secteur stratégique.

Cette donne, factuelle s’il en est, nécessite de faire le point sur la situation actuelle (I). En ligne de mire, un rappel de l’évolution de la Politique Agricole Commune (II) semble nécessaire afin d’en mesurer les enjeux (III).

Nous limiterons notre champ d’investigation aux céréales. D’autres articles viendront faire un tour d’horizon des autres productions (Viandes, lait, vins et pommes).

I – La situation en 2011 :

1.1 Les surfaces cultivées :

Selon l’A.G.P.B (Association Générale des Producteurs de Blé), entre 1970 et 2010, la surface agricole totale en France a régressé de 12 % soit 4,3 millions d’hectares :

  • Pour deux-tiers au profit des surfaces non-agricoles (habitat, activités industrielles ou commerciales, voies de communication) ;
  • Pour un-tiers au profit des surfaces boisées.

Aussi, il convient d’être circonspect sur certains projets qui auraient comme conséquence une forte diminution des terres labourables (Exemples : dans le Nord-Pas-de Calais où la Région envisage de boiser 90 000 hectares. Dans le Doubs où un projet de Parc National de 45 000 hectares est à l’étude).

1.2 La production :

Conséquence directe de la sécheresse ayant sévi en mai et juin, la production française de céréales 2011 est évaluée à un peu moins de 60 Millions de Tonnes, soit une baisse de 5,8 Mt comparé à 2010.

Ainsi, la production de blé tendre (Blé employé pour la fabrication du pain et des biscuits) s'élève à 32,5 Millions de Tonnes, soit une chute de 9 % par rapport à l'an dernier.

Le Blé en France

1.3 Les Prix :

Un rapide aperçu de la cotation MATIF (des 3 dernières années) du blé tendre montre l’extrême volatilité des cours : Blé rendu Rouen sur 3 ans

Évidemment, les aléas climatiques à l’échelle mondiale accentuent une volatilité des prix déjà importante. Au niveau mondial, celle-ci a plusieurs causes :

  • Un accroissement de la population mondiale avec une demande en expansion ;
  • Une diminution des terres cultivables due à l’urbanisation ;
  • Une spéculation des marchés (en réalité, les marchés à terme ne sont pas à l’origine de la volatilité des prix. Contrairement à une erreur trop souvent commise, c’est en raison de la volatilité des prix offre/demande que l’on a des marchés à terme. Les marchés financiers démultiplient la volatilité mais ils n’en sont pas à l’origine) ;

De ces variations infernales de prix découlent de graves conséquences dans les autres filières, particulièrement l’élevage. Nous y reviendrons.

1.4 La situation dans le Cher :

Comme chacun sait, le Cher est situé en Sud Loire dans ce que la profession agricole qualifie de zone intermédiaire, c'est-à-dire à mi-chemin entre le Bassin Parisien (zone céréalière) et le Massif Central (zone d’élevage).

Cette position présente deux inconvénients majeurs :

  1. Potentiel de rendement moyen dû aux sols majoritairement argilo-calcaires superficiels ;
  2. Eloignement des ports d’expéditions (Manche, Atlantique et Méditerranée), des bassins de consommation et des grosses unités de transformation (aliments du bétail, meunerie, malterie ou trituration d’oléagineux.) Encore que certains de ces outils aient été conservés et confortés par la profession au travers de ses outils coopératifs.


II – La Politique Agricole Commune :

Incontestablement, l’agriculture est le secteur économique dans lequel l’intégration communautaire est le plus prononcée. Seule activité jamais mutualisée au sein de l’Europe, elle représente environ 40% du budget de l’Union Européenne.

2.1 Les principes ayant prévalus de 1962 à 1992 :

A la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'Europe se trouvait dans une situation de pénurie alimentaire. Il était alors nécessaire d’augmenter la production agricole pour arriver à l’autosuffisance alimentaire.

Pour ce faire, en 1962, les six Etats membres de la CEE (Allemagne Fédérale, Belgique ; Italie, Luxembourg ; France ; Pays-bas) ont mis en place une Politique Agricole Commune (PAC).

Celle-ci avait pour objectif :

  • d’accroître la productivité de l’agriculture ;
  • d’assurer un niveau de vie équitable aux agriculteurs ;
  • de stabiliser les marchés ;
  • de garantir la sécurité de la consommation ;
  • d’assurer des prix raisonnables pour les consommateurs.

Les grands principes de la PAC reposaient sur :

  • L'unicité du marché : C'est-à-dire, la libre circulation des produits à l’intérieur de la Communauté en supprimant les droits de douane. Ceci est couplé à une politique commune en ce qui concerne les échanges avec les pays tiers.
  • La préférence communautaire : C'est-à-dire, la protection du marché intérieur contre les importations à des prix inférieurs à ceux prix pratiqués au sein de la Communauté. Les instruments de cette préférence communautaire sont les droits de douane à l’importation et les restitutions à l’exportation. Ils permettent de maintenir des prix agricoles relativement élevés et stables à l’intérieur de la Communauté, par rapport à des prix mondiaux souvent inférieurs et très fluctuants.
  • La solidarité financière : C'est-à-dire que les dépenses liées à l’application de la Politique Agricole Commune sont financées conjointement par tous les États membres. Afin d’éviter l’explosion des dépenses, les mécanismes de la PAC n’ont pas été transposés à l’identique dans les nouveaux États membres lors des élargissements en 2004 et 2007.
  • L’intervention commune sur les marchés : Notamment pour les céréales, les produits laitiers et la viande bovine, la PAC accordait aux producteurs des prix minimums garantis. Ceci s'opérait grâce à l'ajustement de l'offre et de la demande (acquisition par la Communauté Européenne puis stockage).

De manière très schématique, le mécanisme des prix était le suivant :
Schéma initial de la PAC

2.2 L'évolution depuis 1992 :

Des déséquilibres (excédents de production, accusations de concurrence "déloyale") étant apparus, la PAC a connu de nombreuses réformes.

Depuis 1992, les principes de la PAC, basée à l’origine sur un soutien via des prix agricoles plus élevés que le marché mondial, ont profondément changé. Les négociations sur le commerce international (GATT puis OMC) ont conduit à abaisser les barrières douanières. Afin d’éviter la surproduction et d’éliminer les distorsions du commerce, les prix à la production ont baissé et été compensé par des aides directes aux agriculteurs.

Progressivement, ces dernières ont été déterminées indépendamment de la quantité produite, du chiffre d'affaires, du produit récolté. Cette modalité s'appelle le découplage.

De 1962 à 1992, la PAC a permis d’augmenter la production agricole en faisant de l’Europe une véritable puissance agricole mondiale, capable de concurrencer les Etats-Unis.

A partir de 1992, le système de « préférence communautaire » subventionné par le consommateur, s'est transformé. Désormais, les producteurs sont directement subventionnés par le contribuable européen.

Malgré les réformes successives, la PAC demeure critiquée par les partenaires commerciaux de l’Union Européenne (Etats-Unis, Brésil ; Argentine ; Paraguay ; Uruguay), en particulier sur les aides directes et les subventions à l’exportation.


III Les enjeux :

La nouvelle PAC doit être définie en 2013. Cernons en rapidement les enjeux essentiels :

3.1 Les capacités de production et … de stockage :

La situation de surproduction des années 80 appartient désormais au passé. Les fermetures de silos ont entraîné la perte de 3,2 millions de tonnes de capacités de stockage de grains. Il s’agissait de silos progressivement enclavés par l’urbanisation, de conception obsolète, ou demandant de grosses charges de mises aux normes. Vu la pénurie alimentaire qui se profile, il faut mettre fin aux lubies malthusiennes et être en mesure certes de produire, mais aussi de stocker. Cette capacité permet ensuite de faire face aux fluctuations de la production.

3.2 Les mécanismes de soutien :

Les aides directes s’élèvent en moyenne à 351 Euros par hectare (260 Euros dans le Cher). Néanmoins, elles sont à la fois disparates et différentes selon les départements (avec des maxima/minima compris entre 45 Euros et 400 Euros).

Sur fonds de crise financière grave dans tout l’Occident, la clairvoyance impose d’anticiper une relative réorientation ciblée des politiques publiques. Un moindre mal tant pour la profession que pour le contribuable serait peut être de tendre vers l’homogénéisation de l’ensemble des aides actuelles vers un montant unique à l’hectare pour toutes les productions agricoles dans toute la France.

Il semble que ce soit la piste choisie par l’Allemagne et la Grande-Bretagne. De surcroît, cette orientation présente deux avantages : La simplicité (donc normalement des coûts administratifs moindres) et l’équité (deux agriculteurs exploitant la même surface bénéficieront du même soutien de la collectivité).

En revanche, de vives réserves doivent être opposées aux tenants d’une distribution des aides selon des critères « sociaux » ou purement environnementaux. Ceci serait en quelque sorte une incitation à la passivité, un découragement à l’investissement, une sanction à la recherche de compétitivité.

3.3 L'innovation et l’image de marque :

Le protectionnisme agricole est funeste pour la compétitivité. Outre le fait qu’il n’incite pas aux gains de productivité, il bride la production et se retourne contre les consommateurs (Cf. La funeste tentation du protectionnisme).

En 2010, les exportations agricoles et agro-alimentaires de l’Union Européenne ont atteint 91 milliards d’Euros (augmentation de près de 20 %). L’Europe a presque fait jeu égal avec les États-Unis, premier exportateur agroalimentaire mondial avec 92 Mds €.

Incontestablement, l’agriculture doit relever clairement du marché. Pour surmonter la crise alimentaire, comme dans toute économie, il est indispensable de l’appréhender en termes de production, d’investissement, d’innovation. Le plus rédhibitoire serait d’être aveuglé par les solutions à courte vue que sont le protectionnisme, les subventions ou le contrôle des stocks ou des prix.

Pour ce faire, il est impératif de se tourner vers l’innovation. Pierre Pagesse, Président la coopérative de semences Limagrain en est du reste convaincu.

Dans le même ordre d’idée, la globalisation de l’économie impose que chaque pays se spécialise dans les secteurs où il dispose d’avantages relatifs par rapport à ses partenaires commerciaux. Pour la France, l’agriculture représente l’un de ses atouts. Sur ce point, le matraquage subi par les agriculteurs laisse pantois. Au contraire, restaurer une image de marque valorisante serait de bien meilleur aloi.

Aux termes de ce rapide tour d’horizon, six conclusions émergent :

  1. Il est absurde de ne pas reconnaître l’apport décisif qu’à représenté la Politique Agricole Commune dans le passé.
  2. Cependant, toutes les tentatives de réguler l’économie n’y changeront rien : le marché reste le marché. Le mécanisme de l’offre et la demande sera toujours, in fine, la seule variable d’ajustement.
  3. A moyen terme, pour relever le défi de l’accroissement de la population mondiale, des réformes structurelles sont à conduire en France (Budgétaire, fiscale, monétaire, sociale) ;
  4. A court terme, toute baisse importante des soutiens mettrait en péril la pérennité de nos exploitations, y compris dans notre département ;
  5. La profession doit également envisager différemment ses relations avec son environnement : Les consommateurs (le but final n’est pas de produire pour produire, mais de satisfaire un besoin) et les bailleurs ruraux (incidence de la rémunération du foncier sur son entretien et son attractivité, risque de voir les exploitants être contraints d'y investir au détriment des investissements de production).
  6. Des réflexions sont aussi à conduire pour développer des outils de prospective au plan mondial afin d’anticiper les retournements du marché à défaut de pouvoir le réguler.


Commentaires

1. Le lundi 5 septembre 2011, 10:45 par anne maman

bravo David pour cet article très bien informé!
la production agricole doit nourrir tous les hommes, il faudrait éviter les spéculations des marchés, et revoir la politique européenne.L ' harmonisation des aides européennes ne me parait pas équitable, les éleveurs souffrent beaucoup!!!
cet été certains ont " spéculé" sur la paille...c ' est loin de l ' entr ' aide demandée!

2. Le mercredi 7 septembre 2011, 10:00 par Sirius

Tout d’abord bravo pour cet article très clair, très intéressant et très bien écrit (comme tout le reste sur ce blog), même s’il cautionne des solutions à la plupart desquelles je n’adhère pas. Le mécanisme de la PAC y est très bien exposé.

L’expansion démographique ne se fera qu’au prix de la surexploitation de ressources non-renouvelables, qu’il s’agisse d’énergies fossiles ou de matières premières, et de la dégradation inexorable de notre environnement naturel. L’accumulation de polluants et la surproduction de déchets deviendront bientôt ingérables.

Vous condamnez les mesures qui nuiraient à l’accroissement de la productivité, mais ne pensez-vous pas que celle-ci a atteint un niveau suffisant, et permet à la population de l’Union Européenne de se nourrir plus que correctement ? Je ne pense pas que les terres de l’UE aient pour vocation de nourrir les milliards d’habitants de pays dont le contexte ne leur permettra de toutes façons jamais d’accéder à l’auto-suffisance.

C’est pourquoi, plutôt que de se demander comment on fera pour nourrir deux ou trois milliards d’individus de plus d’ici 40 ans, on ferait mieux de chercher comment arrêter la croissance démographique, et revenir à un niveau de population mondiale compatible avec une utilisation rationnelle de nos ressources et le respect de notre environnement. Ces deux conditions sont indispensables à la pérennité, non seulement de notre société, mais aussi de notre espèce !

Si le malthusianisme, dont on m’a déjà accusé (…) n’est pas applicable à l’économie qui est un raisonnement purement mathématique, il conditionne par contre l’ensemble fini qu’est notre Terre et ses ressources ! Absolument rien ne justifie la légitimité de cette volonté d’expansion démographique portée par nos politiques, économistes et autres responsables du monde agricole !

Vous estimez qu’on n’a d’autre choix que celui de la mondialisation hélas bien entamée. Même si je reconnais qu’au départ, tout cela partait d’un idéal généreux, celui d’éradiquer la faim dans le monde, le système que vous cautionnez (celui prôné par les grandes organisations agricoles, manipulées par les lobbies agrochimiques et semenciers) aboutira à l’inverse avec, en prime, le saccage de l’environnement !

Cordialement

Sirius