David DALLOIS

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Labourage et pastourage, suite ...

Labourage et pastourage sont-ils toujours les deux mamelles de la France ? 2
La situation de l’élevage bovin en France

CharolaiseL’élevage fut longtemps le fleuron de l’agriculture française. Ne pouvant y avoir de culture (traction des outils, fumure des sols) sans élevage, celui-ci était indispensable à la bonne marche des exploitations. Sans minimiser l’importance des autres productions, celle de la filière bovine mérite une attention particulière. Cependant, les évolutions de ces 60 dernières années ont bouleversé cet équilibre (I) conduisant l’élevage bovin à une situation bien différente aujourd’hui (II) marquée par une crise sans précédent (III).

I – Historique : De 1800 à nos jours :

Le XIXème siècle fut une très grande époque pour l’élevage durant laquelle s’accomplirent les progrès décisifs de la sélection des races. Dans ce domaine, comme dans bien d’autres, les Britanniques furent à la pointe. La célèbre race Durham témoigne de la sagacité des propriétaires terriens qui soucieux de moderniser leur élevage investirent beaucoup de leurs argent, connaissance, etc.

Cette conception de l’élevage, un peu aristocratique il est vrai, se répandit progressivement en France. C’est ainsi que les herd-book (catalogue de sélection- Livre Généalogique) furent créés :

  • 1864 : Herd-book de la race Charolaise ;
  • 1883 : Herd-book de la race Normande ;
  • 1886 : Herd-book de la race Limousine.

Organisé sur des bases certes empiriques, mais logiques, l’élevage bovin français connut son âge d’or durant près d’un siècle. Souvenons-nous également, qu’autrefois l’élevage jouait à la fois un rôle nourricier (viande, lait), matériel (traction) mais également social (foire, marchés).

Diverses évènements et évolutions ont modifié en profondeur l’élevage dans notre pays. Après la guerre, de nombreux troupeaux furent décimés par la tuberculose. Sur un autre plan, le développement de l’insémination artificielle modifia profondément la gestion des troupeaux.

Les races de vaches françaises étaient diverses : Normandes, Charolaises, Holstein, Salers, Normandes, Parthenaises, Montbéliardes, etc. Mais nombreuses sont celles ayant aujourd’hui quasi-disparu. Remarquons que ceci vaut également pour les volailles, les porcs et bien d’autres espèces.

Il en est ainsi de la race Parthenaise qui dépassait le million de têtes au début du XXème siècle, réduite à moins de 25 000 bêtes actuellement. Elle était l’illustration de la race polyvalente : Bœuf de travail solide, vache laitière ayant fait la réputation du beurre de Poitou-Charente, viande de très grande qualité. Sans verser dans une magnification du passé, concevons que la deuxième moitié du siècle dernier aura confondu vitesse et précipitation. Au nom d’un modernisme mal conduit, de grandes pertes auront été causées. Le tout sur fond de technocratisation et d’interventionnisme !

La fermeture des abattoirs locaux a bouleversé de fond en comble les circuits de distribution. Avant, le boucher traditionnel assurait, à partir de l’abattoir, le traitement de l’ensemble de l’animal jusqu’à la vente au consommateur. Aujourd’hui, l’industriel livre au distributeur des quartiers qui sont pré-découpés.

Puis, une recherche mal assumée de la productivité, avec les hormones de croissance ont porté un rude coup à l’image de marque de l’élevage dans les années 80.
Enfin les indélicatesses d'industriels de l'alimentation animale ont provoqué dans la décennie 1990 l'épidémie d'encéphalopathie spongiforme bovine (ESB). Laquelle entraina la destruction de troupeaux entiers, plongeant le consommateur dans une légitime consternation.

II - L’élevage bovin aujourd’hui :

La France possède un cheptel de plus de 19,4 millions de bovins (Taureaux, vaches, broutards, génisses, veaux). Loin d’être aussi industrialisé qu’aux États-Unis ou en Amérique du Sud, l’élevage bovin français est souvent le reflet de traditions régionales (élevage laitier dans l’Ouest et élevage allaitant dans le Centre).

Les vaches françaises ont une destination très différente selon qu’elles sont élevées pour leur lait ou pour leur viande. Aborder la filière de la viande bovine impose de souligner que les bovins destinés à la consommation humaine proviennent de deux systèmes de production différents, à savoir :

  1. L’élevage laitier, pour la valorisation des vaches de réforme « en fin de carrière » ;
  2. L’élevage allaitant spécifiquement dédié à la production de viandes.

Il est important de noter que la production française est en diminution sur une longue période du fait de la rapide diminution du cheptel laitier : Evolution cheptel bovin

Suite à la mise en place des quotas laitiers en 1984, le cheptel de vaches laitières a diminué fortement pour devenir en 2004, inférieur à celui de vaches allaitantes :
Répartition des bovins en 1985
Répartition bovins 2008

Premier producteur de bovins de l’Union européenne, la France produit plus de 20 % de la viande bovine européenne : Répartition du cheptel bovin européen

Les chiffres sur le département du Cher sont les suivants :

  • 180 000 bovins ;
  • 65 000 vaches allaitantes.

III - La crise sans précédent de la filière bovine :

La filière bovine connait une situation extrêmement difficile, ce qui engendre de vives manifestations (parfois violentes) traduisant un désarroi des professionnels concernés. Depuis cinq ans, les éleveurs de bovins ont les revenus les plus faibles du secteur agricole. Classement qui au demeurant n’a pas grande signification : Le plus grave n’est pas d’être le moins rémunéré, ce qui l’est, c’est d’être mal rémunéré. En l’espèce, c’est particulièrement le cas.

Cela a conduit, le Président de la Fédération Nationale Bovine, Pierre Chevalier à tirer la sonnette d’alarme (1) :

« Les éleveurs sont KO et démoralisés : ils doivent travailler sans revenu décent, et les conditions de la sécheresse viennent s'ajouter au marasme. Il faut prendre des mesures de trésorerie urgentes pour sauver les cheptels et ouvrir des perspectives d'avenir ».

De son côté, le ministre de l’agriculture, Bruno Le Maire n’a guère apprécié la demande insistante des syndicats d'obtenir un report d'annuités, autrement dit une « année blanche » (2) :

« Les syndicats ne rendent pas service aux éleveurs en faisant croire que je pourrais trouver 500 millions d'euros alors qu'il y a un certain nombre d'efforts à fournir dans la filière… L'année blanche ce n'est pas la solution, c'est du populisme et c'est un risque majeur ».

Malgré ces dissensions, les causes de la crise sont en grandes parties partagées. Quelles sont-elles ?

3.1 - Des coûts de production toujours plus élevés…

Selon le « Rapport préliminaire sur les marges et les prix dans la filière bovine » réalisé par l’Observatoire des marges et des prix, les secteurs de la transformation et de la distribution ont répercuté les hausses des coûts de productions mais pas les éleveurs. Ceux-ci « ont du s’adapter "sans revenu" à des investissements et à des contraintes imposés par une réglementation de plus en plus exigeante ».

Autrement dit, les éleveurs sont donc les seuls acteurs de la filière bovine à ne pas avoir pu répercuter dans leurs prix de vente l’augmentation de leurs coûts de productions !

Or, récemment, le coût des aliments, de l’engrais, du carburant, de l’énergie, s’est accru dans de très fortes proportions (3). Ceci est venu s’ajouter à la montée en puissance des normes environnementales.

Evolution du coût du carburant
Evolution du coût des engrais

Les conditions climatiques de l'année 2009/2010 avaient déjà provoqué une insuffisance des stocks fourragers. La sécheresse du printemps 2011 a accentué ce phénomène, ce qui a grevé la plupart des trésoreries des exploitations pour l'achat de fourrages complémentaires. Le surcoût est estimé entre 20 000 et 30 000 Euros par exploitation !

De plus, la forte progression du SMIC (6,41 Euros de l’heure à 9 Euros, soit près de 40 %) durant les 10 dernières années pénalisent toutes les entreprises de main d’œuvre.

3.2 - …A peine couvert par des prix de vente … insuffisants :

Depuis 1997, il semble que le prix d'achat des carcasses bovines a stagné tandis que les prix dans la grande distribution ont fait un bond de 40 %.

Actuellement, une vache allaitante se négocie autour de 3,20 Euros/Kg, ce qui (en Euros constant) est à peu près le même prix qu’en 2000. Plus grave, le prix en 1990 pouvait être évalué à 5 Euros/Kg (en Euros constant).


3.3 - La consommation française et l’exportation :

3.3.1 - La consommation française :

Il convient de rappeler que l’essentiel de la viande consommée en France provient d'animaux de réforme et non d’animaux élevés pour leur production de viande.

En France, près de la moitié (42%) de la viande produite est issue de vaches laitières en fin de carrière qui partent à l’abattoir. Celles-ci constituent une rude concurrence pour les races à viande, souvent élevées dans des exploitations de tailles modestes et nourries avec de l’herbe et du foin.

Par ailleurs, les consommateurs trouvent la « viande rouge » de plus en plus chère, ce qui ne favorise pas un accroissement des débouchés.
Ce ressenti se traduit, parfois, par une moindre consommation, ce qui obère les débouchés internes déjà pas bien vaillants.

3.3.2 - Le sujet brulant de l’exportation :

Afin de favoriser l'exportation des bovins français, le Ministre de l’Agriculture a récemment appelé « l'ensemble des acteurs à se mobiliser collectivement au sein du GIE d'exportation ». Cette injonction est empreinte de bon sens car l’exportation peut représenter des débouchés salvateurs pour notre production.

Le président de l'interprofession bovine, Dominique Langlois, précise (4) :

« Le GIE d'exportation, mis en place le 1er juin 2011 sous l'égide d'Interbev, est un outil d'aide à l'exportation de bétail, de viandes et de génétique bovines, dont les objectifs exclusifs demeurent de développer les courants d'affaires dans les pays tiers ».

Ce GIE d'exportation de viande bovine a donc un rôle de facilitateur du développement commercial ce qui semble aller dans le bon sens.

Pour autant, la filière bovine est loin d’être unanime sur ce point. C’est particulièrement le cas du syndicat des abatteurs qui prend position contre l’envoi d'animaux vivants notamment vers la Turquie : « Exporter des animaux vivants, c'est exporter nos emplois, c'est mettre à terre l'industrie, c'est tuer la filière, et à terme, nous le paierons très cher ». Position qui est bien discutable …

En conclusion :

L’éleveur est très mal récompensé de ses efforts, le boucher vit péniblement et « le consommateur moyen » ne peut se permettre d’aller fréquemment chez le boucher, voilà la situation !

Tôt ou tard, il nous faudra admettre que nous ne pourrons avoir raison contre la terre entière. L’économie est aujourd’hui mondialisée, c’est un fait.
Que l’on soit pour ou contre n’y changera rien !

Globalement, le commerce international nous est favorable, à condition que notre économie cesse d’être entravée et que nous sachions valoriser nos atouts et l’agriculture est, justement, l’un de nos plus précieux atouts.

Nous le répéterons tant qu’il le faudra :

  1. Notre système juridique, fiscal et social doit être davantage compétitif. Il doit davantage encourager le travail et ne pas faire fuir les investisseurs (Titulaire de brevets, apporteur de numéraire, propriétaire foncier, etc.)
  2. Déboulonner le dogme des Normes est primordial et éviter de lancer « des réformettes » tout azimut l’est tout autant. Les agriculteurs, comme toutes les entreprises, ont besoin de stabilité.
  3. La contractualisation (éleveurs/distributeurs) peut également être une solution, le Ministre l’a rappelé fort judicieusement. Cela appelle néanmoins une organisation nettement plus harmonieuse de la filière.

Nous ne referons pas l’histoire, mais si les filières semblent si mal organisées (l’élevage n’est qu’un exemple parmi d’autres), n’est-ce pas en raison de pouvoirs publics omnipotents, qui depuis des décennies, se sont immiscés dans la vie économique ? Avec les résultats que nous constatons aujourd’hui …


1 : Saint-Chély-d'Aubrac, visite d'élevages, 17 août 2011
2 : Déjeuner avec la presse, mi-septembre 2011
3 : Les engrais, le carburant comme toutes les énergies sont indispensables à la production d'herbe pour engraisser les bovins ...
4 : Communiqué Interbev de fin septembre 2011.

Commentaires

1. Le samedi 15 octobre 2011, 16:26 par S.L.

Très bien expliqué cet article.
Ce sont aussi les conséquences de l'exagération du profit.
Les vaches à lait c'est nous ! (sans mauvais jeu de mots)

2. Le dimanche 23 octobre 2011, 12:06 par ML.B

très bonne analyse.Le 1er paragraphe de la conclusion résume tout à fait la situation dans laquelle se trouve la France...c'est la triste réalité